Le pêcheur et la sirène

La Save. Dans la lumière grise du petit main, un homme remonte un filet. Rien, toujours rien. Ce n’est pas encore aujourd’hui qu’il avalera le moindre petit poisson, ni autre chose. Pas plus qu’il ne réchauffera ses mains à la chaleur d’une flamme ou son cœur à l’amour d’une femme.

Mais voilà que le filet résiste. Serait-il coincé ? L’eau, boueuse, dissimule bien des secrets. L’homme tire, s’arque boute, se bat, sue à grosses gouttes.

Il lutte pas à pas, maille à maille mais, il le sent, là, au fond, c’est vivant, ça frétille, ça sautille.
Ça sautille ? A-t-on déjà vu poisson sautiller ? A-t-on déjà vu femme frétiller ?
L’homme n’en croit pas ses yeux : il a pêché une sirène, entortillée dans le filet. Une sirène ! Dans la Save !
À Lombez !
“Mais que faire de toi, créature de malheur ? Tu n’es ni poisson que je pourrais manger, ni femme que je pourrais épouser.
— Est-ce ton souhait, pêcheur ? Du poisson pour apaiser ta faim et une femme pour illuminer ta vie ?”
La voix est douce dune infinité de nuances, chaude, ronde, ensorcelante. L’homme hoche la tête, incapable d’articuler le moindre mot. Et ce qu’il voit le laisserait sans voix s’il ne l’avait déjà perdue : du filet sort une femme tandis que la queue disparaît dans la Save en une multitude de petits reflets d’argent.

En quelques années, l’homme devient un commerçant opulent. Les filets qu’il pose chaque soir sont remplis chaque matin de petits poissons d’argent que personne n’avait vus jusqu’alors et dont chacun se régale. De sa grande maison sortent les rires de ses enfants et, surtout, les chants merveilleux de sa femme.
Mais le bonheur fait jaser, il indispose, il déplaît et éveille parfois des sentiments prêts à tout détruire… comme le feu qui, une nuit, commence à dévaster sa demeure. Notre homme, impuissant, va, vient, court et se heurte à des murs de flammes , appelle à l’aide ; rien ni personne ne lui répond.
C’est alors qu’une plainte s’élève dans la nuit. La voix module les sons d’une bien étrange façon, monte, descend, enfle et s’insinue dans toutes les oreilles. Au même moment, la Save s’agite d’un bouillonnement d’argent qui pousse devant lui une énorme vague. La masse d’eau s’abat sur le feu et, quand elle se retire, restent sur le sol quelques petits poissons brillants. Les gens se sont levés malgré eux et organisent une chaîne de la Save jusqu’à l’incendie pour finir d’éteindre les braises fumantes.

Depuis, les choses ont bien changé : Lombez s’est doté de pompiers courageux, d’une belle caserne, de camions rutilants et, bien sûr, d’une bienveillance à toute épreuve. De ce conte restent une plainte qui, quelquefois, module les sons d’une bien étrange façon… et les gens qui se rassemblent chaque été pour passer sur les braises des petits poissons d’argent. 

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